jeudi 3 novembre 2011
C'est toujours du même bureau, devant la même fenêtre, face au même mur qu'il y a 7 ans passés que j'écris ces quelques lignes. Visiblement, rien n'a changé. Intérieurement, pas grand chose et un océan pourtant me sépare de moi. Un tumulte silencieux fait de souvenirs, de temps, de réflexion et de mélancolie. Le même océan, juste un peu plus profond, juste un peu plus étendu qu'autrefois. Il m'arrive de m'y plonger et d'en commencer la traversée avant que le poids du temps ne me force à revenir au rivage, quand ce n'est pas simplement le rappel de la réalité qui me tire brusquement hors de ces eaux troubles.
Que s'est-il passé ?
Qu'aurai-je à dire, à témoigner, à raconter ?
Rien, ou simplement ceci ; des traces vite effacées par le temps. Un quotidien, d'abord rapporté avec régularité et enthousiasme. Des épanchements, toujours plus espacés, puis plus rien. Ou si peu. It's happening outside.
mardi 19 juillet 2011
Mardi. Sommeil, pluie, ingrédients usuels, usants. Je songe souvent à écrire, ici ou là, mais renonce aux premiers mots. Si je les tape, je les efface aussitôt.
Les livres redeviennent mes compagnons du soir, malgré la fatigue qui m'empêche de lire longtemps, les paupières lourdes, et surtout qui me fait oublier le lendemain ce que j'ai lu la veille. Difficile de lire un roman dans ces conditions.
La musique ne me quitte évidemment pas. Comme toujours elle accompagne, souligne, appuie, soulage, tout à la fois.
Quelques images récurrentes ces jours derniers : des soldats, des combats, des pays, des nations, des guerres et de l'argent. Des morts et des vivants, de l'empathie et de la bienveillance. De sources diverses, ces images sont aussi étonamment concomitantes. En mots, en photos, en musique, il semble qu'un tout prenne forme de manière troublante.
Un lien intangible entre des éléments disparates semble se tisser invisiblement.
Mais peut-être est-ce seulement la fatigue.
mercredi 29 décembre 2010
« Merci d'être venu. »
Je baissai les paupières d'un air convenu qui se voulait à la fois rassurant et empreint de sympathie. Quelques essaims de personnes qui m'étaient toutes inconnues se formaient çà et là, je restai isolé et indécis. Un ciel de novembre paisible et bas conférait à la scène et au lieu une pâleur irréelle, semblable à un rêve cotonneux dans lequel je ne trouvais pas ma place. Une forme de politesse m'avait mené ici, un sens flou du devoir à accomplir.
L'attente ne fut pas très longue, selon mon souvenir. Je ne sais plus à quel moment sa silhouette apparut en arrière-plan. L'image fut saisissante. Non pas en elle-même, cela vint plus tard, ce coup brutal au cœur mêlant stupeur et apitoiement. Non, elle fut saisissante dans sa mise en scène involontaire. La voiture qui ralentit pour s'immobiliser derrière la grille, les quelques secondes d'attente, la portière qui s'ouvre lentement et la silhouette qui s'en extrait péniblement. Le silence qui s'ensuivit n'a certainement pas existé ailleurs que dans mon esprit. Certainement me dirigeai-je vers lui pour le saluer, peut-être pas immédiatement, peut-être laissai-je d'autres manifester leur joie contrite avant moi.
Il se tint en retrait pendant les brèves minutes que dura la cérémonie, comme un étranger. Il suivit du fond du cimetière la fermeture du caveau, sans voir autrement que de loin les larmes de ma tante et de ses enfants. Derrière nous tous. Et je sentais son regard qui couvrait notre assemblée comme un voile de bienveillance. Comme la manifestation d'une volonté de réconciliation tardive, non, plutôt comme la manifestation d'une absence de griefs, finalement, comme l'aveu de l'absurdité et de la futilité de longues années de mésentente.
Il repartit presque aussitôt. Et chacun s'étonna de le voir, lui-même à bout de forces, rongé par le même mal que celui qui avait tué l'homme que nous venions d'enterrer, chacun s'étonna de le voir parcourir une aussi longue route pour venir rendre ce dernier hommage aussi bref que surprenant.
Nous étions tous aveugles, moi le premier. Frappé par sa maigreur et sa fragilité, je n'échangeai que quelques brèves banalités avec mon père avant de le laisser repartir. Sans savoir, évidemment, et pourtant, mais le devinait-il lui-même, que cet enterrement préfigurait le sien avec deux mois d'avance.
La voiture s'éloigna comme elle était venue, suscitant murmures et mines embarrassées.
« Merci d'être venu, Sylvain. »
lundi 27 décembre 2010
Une autre année s'achève dans l'indifférence. Que dire sans me répéter ? Sans évoquer le travail incessant, l'apathie et la routine, l'agacement et le renoncement ?
Les quelques mètres carrés de ce bureau que je ne quitte presque pas. Les quelques jours en famille il y a deux mois, désespérants et aux effets fâcheux. Les quelques rêves. Les quelques bribes. Les quelques fracas étouffés.
Cette période de l'année que je hais plus que toute autre.
vendredi 16 juillet 2010
J'ai entrepris il y a quelques jours - projet pharaonique - de numériser l'intégralité de mes photos imprimées. Trente-cinq années de vie en milliers de clichés. Inutile de dire à quel point la simple vision d'une photo oubliée peut faire surgir une nostalgie tenace, qui ne vous lâche qu'à grand peine, ou encore une surprise joyeuse qui ravive le sourire quelques instants, avant de vous replonger à nouveau dans cette mélancolique contemplation du passé.
On s'attarde sur un détail jamais remarqué encore, sur un regard qui en disait long et dont on n'a nul souvenir - ou que l'on n'avait pas remarqué si c'est sur nous qu'il se posait. On se rend compte de l'ampleur, de la complexité, du caractère incroyablement aléatoire et de la multiplicité des chemins parcourus ; ceux qui se sont offerts et ouverts à nous et que nous avons empruntés ou ignorés, à dessein ou non. Parfois ce sont des pans de vie entiers qui ressurgissent soudain.
Avec stupeur, on voit défiler la litanie des innombrables visages connus : ceux d'une nuit, ceux d'une vie, ceux d'une journée oubliée, ceux d'une soirée mémorable. Mais combien sont-ils ? Combien sont-ils tous ces gens qui ont croisé mon chemin et ont tous participé à leur manière à faire de moi ce que je suis ? Certains ne l'ont jamais su, d'autres l'ont peut-être pressenti, d'autres encore - et ceux-là sont très rares - le savent avec certitude. Mais jamais je n'avais pris conscience de leur nombre. Vertigineuse valse des visages.
Parmi tous ces visages, il en est un bien sûr que je scrute avec plus d'attention ; le mien. Ce beau jeune homme sage qui regarde posément l'appareil, là, c'est moi. Ce lutin ébouriffé qui rit comme un enfant, cet adolescent ivre qui tire sur sa cigarette, c'est le même. Ici on le voit danser sur un cliché flou et mal cadré qui transpire le bonheur. Là c'est encore un enfant timide et, l'instant d'après, il pose nu devant l'objectif, le regard baissé. Un peu plus tard, une série de photos témoigne d'une rencontre décisive qui marquera le tournant de sa vie. Il y a l'air heureux, serein et joyeux. Léger.
Die Suche geht weiter.
mercredi 23 juin 2010
La chaleur et la torpeur se sont installées, et avec elles la morosité a repris ses droits. Nos journées sont mornes et lourdes à nos épaules. Poids d'autant plus lourd à porter quand, tous deux, sans cesse et avec insistance, nous nous souvenons qu'il y a un an, jour pour jour, nous arpentions les rues de Jérusalem sous une chaleur plus implacable encore. Arrivés la veille, nous marchions sans relâche dans le labyrinthe de la vieille ville, dans un mélange de stupeur et d'émerveillement. Comme galvanisé par cette atmosphère chargée d'électricité, je ne peux oublier ce sentiment unique que j'ai lu tant de fois décrit par d'autres voyageurs.
Ce serait un euphémisme d'écrire que ce voyage nous a marqués. C'est devenu une obsession ; y retourner enfin.
Nous avons dit octobre. Voir la Galilée, le Golan, le lac de Tibériade. Retourner sans doute à Jérusalem, sans pouvoir non plus négliger Tel Aviv. Et je voudrais tant retourner aussi flotter sur les eaux de la Mer Morte avant qu'elle ne disparaisse complètement. Tout revoir et tout découvrir. Alors je néglige un peu mon travail pour consulter mes guides, faire des choix, des propositions, progresser en hébreu, commencer à prévoir un brouillon d'itinéraire. Bref, je rêve.
Octobre, peut-être. Sans doute. Il le faut.
Et merde.
dimanche 20 juin 2010
Nous n'aurions certainement pas eu grand chose à nous dire, comme à notre habitude ; mais tout de même, j'aurais bien aimé pouvoir appeler mon père aujourd'hui pour lui souhaiter une bonne fête.
dimanche 9 mai 2010
À quelques semaines près, voici déjà 6 ans que j'ai découvert le blog… c'est long, et il est assez intéressant de constater tout ce que cela a pu bouleverser dans ma vie dans les toutes premières années, beaucoup moins depuis quelque temps.
Croyant naïvement à l'anonymat sur le web, j'avais choisi d'ouvrir un petit carnet dans lequel je noterais de brèves pensées éparses, des diverseries comme j'aimais à les appeler, persuadé ne trouver aucun écho et même assez effrayé à cette idée. Forcément, de commentaire en commentaire, très rapidement des liens s'étaient noués. Et en quelques semaines à peine, la machine s'était emballée et m'avait propulsé jusqu'à ce jour de septembre où tout avait volé en éclat. Quelques semaines pendant lesquelles mon lectorat, alors assez dense, avait suivi en direct mes doutes, espoirs et rêves déçus, commentant mes décisions, m'encourageant, assistant à distance à cette scène cruciale jouée ce jour ensoleillé. Évidemment, il est facile d'analyser avec le recul ; cette sorte d'émulation, le fait de se sentir suivi, soutenu, même désapprouvé, tout cela contribuait à exacerber ce qui ne faisait jusqu'alors que dormir en moi. D'autant plus dure avait été ma chute, puisque c'est bel et bien seul que j'avais dû l'affronter et la surmonter.
Commença alors ce lent cheminement, sombre et assez douloureux, qui me vit peu à peu perdre d'abord involontairement la plupart de mes lecteurs - comme je les comprends ! - puis me retrancher de plus en plus dans ce pseudo-anonymat retrouvé, effaçant toute trace reconnaissable, allant même jusqu'à fermer ce lieu pourtant si cher. Puis revenir à nouveau, trop attaché à l'écriture et débarrassé désormais de toute envie de plaire ou d'être lu. Il faut reconnaître que cet apaisement revenu correspond évidemment à un semblant de sérénité retrouvée, et que si certains doutes sont toujours là aujourd'hui, j'ai réussi à supprimer ce filtre qui en parasitait la perception que j'en avais.
Ce journal est encore lu par environ trois personnes, les statistiques de consultation indiquent chaque jour sans billet le nombre impressionnant de 0 visite. J'ai désactivé son référencement sur les moteurs de recherche et m'accommode très bien de cet état de fait.
Parmi mes lecteurs survivants, je compte en particulier celui qui, un jour de septembre 2004, m'avait laissé un petit mot d'encouragement qui m'avait touché droit au cœur, d'autant que j'ignorais qu'il me lisait alors, ne s'étant jamais manifesté auparavant. Aujourd'hui encore, sa notion de territoire farfien me touche beaucoup, à la fois pour cet humour que j'apprécie et surtout pour cette simple pensée, cette présence toujours intacte 6 ans plus tard.
Il y a aussi ce mystérieux lecteur d'Allemagne, que j'avais longtemps pris pour une femme et qui m'avait démasqué sans trop de difficulté, me causant des sueurs froides et de belles frayeurs.
La plupart des journaux que je lisais, qui m'ont bouleversé ou amusé, ont aujourd'hui disparu. Certains liens se sont défaits, mais moi je tiens toujours autant à cet endroit, ce jardin secret qui me sert de mémoire, terrain vague et terrain miné où je dois faire parfois attention à ne pas déterrer de souvenirs trop amers.
samedi 8 mai 2010
Parfois, un simple regard vous obsède et un visage vous tient sans relâche, une nuit entière et la journée qui suit.

mardi 27 avril 2010
J'ai ensuite écrit une lettre, non, quelques lignes à ma grand-mère, suivie à peine quelques jours plus tard d'une brève réponse. Un geste simple et peu coûteux qui aura fait plaisir.
Puis il y a eu ce concert jeudi, et surtout ce spectacle hier soir au théâtre, inattendu et décidé sur un coup de tête avant-hier soir, puisque c'était la dernière représentation. Nous avons donc pris la voiture à nouveau, parcouru cette autoroute et pénétré dans la grande ville agitée, nous perdant évidemment au milieu du flot ininterrompu. « Mais c'est pas le périphérique, c'est l'Amazone... » Le théâtre minuscule, nous tout proches de la scène et lui presque à portée de main. Les larmes ont difficilement été retenues et nos applaudissements, les mains levées vers lui, accueillis par un sourire et un regard sincèrement touché.
Depuis, pour changer, la mélancolie sourd et rampe, jusque dans nos embrassades inquiètes.
jeudi 8 avril 2010
Il y a 9 ans, après la mort de mon père, j'avais coupé les ponts avec sa famille pour échapper aux sales histoires qui se dessinaient à l'horizon et qui naissent souvent dans ce type de situation, mélanges de rancœurs et de conflits larvés exacerbés par le chagrin. Les semaines qui avaient précédé, puis celles qui avaient suivi son décès, j'avais été accablé par le comportement des un(e)s et des autres (appels assassins, accusations calomnieuses, courriers inquisiteurs autour de la succession du cadavre à peine brûlé) et avais donc choisi de les laisser se débrouiller sans moi.
Avec regret, car contrairement au côté maternel, j'avais toujours eu beaucoup d'affection pour ma famille paternelle. C'est ainsi que depuis 9 ans, je ne sais même pas si ma grand-mère est toujours en vie, par exemple. Je suppose que j'aurais été informé de son éventuel décès, puisque justement, j'ai appris lundi celui de ma tante, la sœur de mon père, morte dans les mêmes conditions que son frère ; quinze jours de souffrance fulgurante après des années d'opérations et de rémissions successives.
Ma mère m'a annoncé la nouvelle par téléphone lundi matin, et à mon habitude je suis resté silencieux. Puis j'ai envoyé à mon oncle (le frère de mon père) un bref e-mail - je pense à vous et vous embrasse. La réponse a été très brève, je sais mon oncle peu à l'aise avec les claviers d'ordinateur. Puis je me suis rendu compte que cette nouvelle m'affectait plus que je ne le croyais. Et en parlant à mon homme, plus tard, ce sentiment s'est confirmé et j'ai donc décidé rapidement de me rendre à l'enterrement, au moins pour ma grand-mère qui voyait ainsi mourir le deuxième de ses enfants, après avoir déjà perdu son mari très jeune. J'ai alors renvoyé un rapide message, dis-moi où et quand, je viendrai, qu'en penses-tu ? - mais c'était certainement trop tard et mon oncle ne le lira probablement que ces prochains jours, quand il sera rentré de Nantes. La cérémonie a peut-être lieu aujourd'hui, peut-être est-elle déjà finie depuis longtemps, peut-être est-elle prévue pour demain, je n'en sais rien.
Mais j'ai le sentiment désagréable d'un terrible gâchis.
dimanche 28 février 2010
10 ans
Le lundi 28 février 2000, il y a dix ans jour pour jour, je m'éveillais dans les bras d'un garçon inconnu, rencontré dans l'obscurité d'une discothèque spécialisée, l'esprit noyé dans les vapeurs de l'alcool. Il m'avait peu discrètement pointé du doigt, me montrant ainsi au garçon qui l'accompagnait, et je m'étais levé pour m'approcher de lui, charmé par son sourire et ses yeux pétillants surmontés d'une casquette.
Un garçon de plus dans la - courte - litanie de ceux qui ont partagé mes nuits toulousaines. J'ai pourtant appris son prénom le lendemain, et ce signe aurait dû me mettre la puce à l'oreille car c'était bien la première fois que l'un d'entre eux partageait cela avec moi.
Car ce prénom, dix ans plus tard, je le prononce encore tous les matins quand je le serre dans mes bras alors qu'il se lève, gonflé de sommeil, et que je lui prépare son café au lait, loin, bien loin des nuits sombres de ces incertaines années.
dimanche 14 février 2010
Il m'arrive régulièrement de recevoir des e-mails d'anciens camarades de classe ou autres connaissances qui souhaitent renouer le contact et prendre des nouvelles. Généralement, cela ne dure pas longtemps et au bout de quelques échanges brefs et factuels, nous n'avons plus rien à nous dire, et chacun retourne alors à sa vie. Je me réjouis sur le moment de ces quelques nouvelles puis finis par ne plus y penser.
Jeudi dernier, en fin d'après-midi, alors que j'allais mettre fin à ma journée de travail, j'ai ressenti un pincement au cœur inattendu en lisant l'intitulé de ce banal message : «Cyril A. vous a envoyé un message sur… ».
Cyril, mon premier copain. Non pas dans le sens de petit ami, mais de pote, d'ami. Je l'avais repéré dans la cour du lycée dès la rentrée, et me sentais irrésistiblement attiré par lui. Le hasard ayant toujours bien fait les choses dans ma vie, un voyage scolaire commun quelques mois plus tard fit de nous des amis, des complices. Il fut donc la première personne que je fréquentais en dehors du lycée, avec lui mes premières sorties, mes premières bières et autres alcools. C'est avec lui que j'ai découvert la fête, le plaisir d'être ensemble simplement entre copains, de discuter un peu, de ne plus aimer l'école. Les soirées chez mes parents qui nous laissaient la maison pour le week-end, les concerts dans des lieux interlopes, les premiers joints, les soirées à errer dans les rues de la ville qui nous appartenait.
Alors évidemment je n'ai pas échappé au cliché du jeune homo qui ne s'assume pas encore et qui, sans se le dire, est éperdument amoureux de son meilleur ami. Tellement éculé et pourtant tellement douloureux. Lorsque Cyril avait séduit notre amie commune, et que sans vraiment le vouloir j'étais devenu si froid et si lointain envers lui, tout le monde avait cru que c'était par jalousie. Ils n'étaient pas loin de la vérité, à vrai dire, même si l'objet de ma jalousie les aurait certainement surpris. Et lui qui me parlait d'elle, et moi qui bouillais intérieurement, mais tais-toi donc, je ne veux pas entendre ça. Puis le temps avait fait son affaire, et ma connerie, je m'étais éloigné de lui bêtement et il avait disparu de ma vie.
Les trois messages que nous avons échangés en trois jours ne sont pas anodins, et surtout, le sentiment qui m'habite depuis jeudi soir ne laisse pas de me troubler au plus haut point. Non non non, pas de retour de flamme ou d'emballement déplacé, plus de ça chez moi. Mais comme une complicité évidente qui n'a pas été altérée. Un ton chaleureux et ouvert, de beaux souvenirs partagés avec émotion et qui font ressurgir en moi, incurable nostalgique, tout un pan de mon passé, à cette époque charnière de nos vies. Mieux que tous les autres peut-être, ce garçon symbolise à lui seul ma véritable entrée dans une adolescence tardive et excessive. C'est avec lui, en sa compagnie et en même temps que lui que j'ai découvert ce que je croyais être la vie. Témoin, compagnon et acteur d'une mue qui devait durer des années, il revient aujourd'hui comme s'il n'était jamais parti, comme un veilleur, et cette présence soudaine me réchauffe le cœur, et me bouleverse autant qu'elle me rassure.
jeudi 28 janvier 2010
9 ans

vendredi 11 décembre 2009
Il me traîne des envies de musique, des envies de repli, des envies de retour. Pas une nostalgie, mais une envie comme ça, de retrouver des choses délaissées. C'est un peu par hasard que ce DVD a atterri dans le lecteur ce soir-là, et qu'avec lui est revenue toute une époque, tout un monde oublié que j'ai aujourd'hui envie de retrouver un peu.
Numériser de vieilles photos, recopier de vieux journaux, me replonger dans de vieux disques. Comme un cocon pour cet hiver qui arrive, comme un écrin pour le présent, remettre le passé en exergue pour quelque temps.
mardi 3 novembre 2009
Une semaine de vacances et un anniversaire plus tard.
La perspective d'aller passer quatre jours chez ma mère ne m'enchantait pas vraiment. Je pensais bien profiter d'un peu de repos, des grands magasins, de la ville, de l'agitation, mais redoutais de passer ces quelques journées en sa compagnie. Elle qui se faisait une joie de me revoir après une année entière a dû être refroidie par mon attitude. Distant, taciturne, j'ai tout fait pour désamorcer la moindre tentative de discussion, ne maugréant que quelques mots ici ou là, éludant les questions et les attentes, désagréable au possible. Je sais que je m'en voudrai, plus tard, mais c'est comme cela, épidermique, spontané, incontrôlable, ce réflexe de contraction, de renfermement, la posture qui dit laisse-moi tranquille, le corps qui se dérobe aux tentatives d'approche, avare en baisers et en gestes, en paroles. Je n'y peux rien.
Puis la fin de semaine chez mon frère, où j'ai été tout le contraire, retrouvant mon naturel et ma décontraction, ma parole libérée, mon sourire. Contraste frappant.
Puis le retour à la maison, empli de vraie joie cette fois.
Puis 35 ans depuis une semaine.
dimanche 11 octobre 2009
La chienne et moi avons longuement marché le long du canal. Le ciel chargé de lourds nuages gris, les usines désaffectées ou encore en activité qui parsèment la rive opposée, les vieux ponts détruits ou rouillés, les écluses désertées et tout à coup le vent qui balaie des milliers de feuilles mortes et s'engouffre dans tous les pores de la peau, le crachin qui embue les lunettes, la chienne qui refuse de passer ce vieux pont ferroviaire que je veux emprunter pour traverser le canal et raccourcir ainsi le retour vers la maison, le vent qui redouble, les nuages qui obscurcissent ce paysage soudain surréaliste, presque apocalyptique, post-industriel et bucolique à la fois, menaçant et familier. Nous pressons le pas à l'approche des premières maisons du quartier, avant l'écluse, la chienne tire sur sa laisse. Nous rentrons vite, la porte claque.
Ma balade dominicale me fait chaque fois regretter de ne pas avoir emporté mon appareil photo pour capturer ces instants si banals et pourtant si changeants.
lundi 5 octobre 2009
L'automne s'est bien installé, et depuis ce matin c'est la pluie qui rythme la journée. Le thé de l'après-midi a fait son retour tout naturellement, la grande tasse bien chaude au creux des mains ou posée, fumante, sur le bureau. Ma balade dominicale a révélé hier un quartier empli d'odeurs de cheminées fraîchement allumées. Pour la nôtre, nous attendrons encore quelques jours. Je pars dans deux semaines, aussi pour quelques jours. Je pars en tournée dans le Sud rendre visite au peu de famille ; d'abord ma mère, puis mon frère et ma belle-sœur pour faire connaissance avec mon nouveau neveu et filleul, car me voilà parrain depuis août. D'ici-là, je comble le temps par du travail et quelques nouvelles occupations régulières, dont j'essaie de faire en sorte qu'elles ne restent pas à l'état de lubies : des leçons d'hébreu et un peu de sport, oh, pas grand chose, juste assez pour me sentir mieux. Une révolution.
jeudi 13 août 2009
Pour en finir avec ce voyage ; depuis plus d'un mois, j'essaie de décrire ce sentiment complexe et je l'ai saisi l'autre soir avant de m'endormir. Quand nous nous dirigions vers l'esplanade du kotel, comme attirés par l'aimant qu'est le Mur des lamentations, puis quand nous avons passé les portiques de sécurité, puis au fur et à mesure que nous nous rapprochions, n'osant pas trop, reculant, puis finalement franchissant le petit passage qui conduit au pied du mur, j'avais dans le cœur, dans la tête et dans tout le corps une émotion palpable que je n'avais jamais ressentie devant aucun des quelques grands monuments incontournables que j'ai pu voir dans ma vie. Rien de religieux ni de spirituel là-dedans, ce n'était pas non plus la beauté du site qui faisait monter en moi cette sensation étrange, mélange de tension, d'appréhension et d'excitation. Il y avait le dépaysement brutal - nous étions arrivés la veille au soir - il y avait aussi les sirènes incessantes et cette tension palpable, cette électricité. La chaleur écrasante du soleil au zénith (pour preuve, je n'ai pas d'ombre sur les quelques photos prises à ce moment-là), les soldats en armes, les jeunes religieux qui dansaient et chantaient, et le Dôme écrasant qui domine le mur. Un silence bruyant, bruissant : personne ne parle et pourtant le brouhaha est assourdissant, les regards tournent en tous sens, comme à l'affût, et encore ces sirènes incessantes, nous sommes là sans savoir pourquoi, tous attirés ici, sur cette grande esplanade au cœur de la ville, dominée de toutes parts par de grands murs, de grands bâtiments, exposée à toutes les tensions qui viennent s'y concentrer. Le voilà, ce sentiment indicible : celui d'être là où tout peut arriver, au cœur du foyer incandescent, au cœur de la cible, au croisement de tous les chemins, bref, le sentiment d'être au centre du monde, là où tout converge.
dimanche 2 août 2009
Nous en rêvons tous les deux presque toutes les nuits, de ce voyage. Marquant, c'est le moins que l'on puisse dire. Atmosphères électriques, étendues désertiques, ferveurs radicales. Les fouilles, les contrôles d'identité, le soleil couchant qui sonne le début du shabbat sur la plage grouillante, les invitations à la prière, les lourds manteaux noirs et les chapeaux en fourrure, les voiles sur les femmes et les touristes arabes étiquetés d'un autocollant jaune fluorescent, le Dôme du Rocher, stigmate absolu, lieu de convergence, foyer d'incandescence.
Lorsque nous quittions la plage d'Ein Gedi pour remonter à la voiture, je me suis retourné pour prendre cette photo à travers le grillage qui longe le bord de mer : une fois déshabillés, ne se distinguant plus en rien, petits points de chair pâle sur l'étendue placide de la mer Morte, Juifs et Arabes flottaient côte à côte sur l'eau saline dans la lumière du crépuscule.

